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Les Triangles Roses ou la Mémoire Interdite

mardi 13 décembre 2005, par Kickoo

LES TRIANGLES ROSES OU LA MÉMOIRE INTERDITE
Ces morts, tous ces morts, martyrs sans nom, nous n’avons pas le droit de les oublier.
Heinz HEGER, (extrait)
Déporté Triangle Rose.

Avant l’arrivée d’HITLER au pouvoir, l’Allemagne apparaissait comme le "fer de lance" en matière de tolérance à l’égard des homosexuels : la "Capitale Gay Européenne" de l’époque.
· En 1905, Berlin possède plus de 40 Bars Homos, et 320 publications gays y sont imprimées.
· En 1910, le Comité Humanitaire et Scientifique (le WHK) de Magnus HIRSCHFELD regroupe 5.000 membres.
· En 1929, la Ligue des Droits de l’Homme rassemble près de 50.000 homos.
Ces associations mènent, par ailleurs, une action demandant l’abrogation du paragraphe 175, instauré en 1871, punissant d’une peine de prison, pouvant aller jusqu’à 5 ans, "les rapports contre nature entre les hommes". Une pétition est signée sur l’initiative du WHK qui rassemble des signatures des leaders sociaux-démocrates, d’Alfred EINSTEIN, ou encore Thomas MANN.
Mais déjà, les nazis s’en prennent aux homosexuels, et, plus particulièrement, à Magnus HIRSCHFELD, au début des années 20.
· Mai 1933, mise à sac de l’Institut à Berlin, où 10.000 livres sont brûlés, ce qui entraîne l’exil de son fondateur, et la déportation de son bras droit, K. HILLER.
Dès 1933, les Camps de DACHAU et d’ORANIENBURG sont ouverts et reçoivent les homos les plus visibles : opposants, responsables, personnalités de la vie associative allemande : hommes et femmes sont concernés.
· 1934, fermeture des bars, interdiction de la presse homo. Une loi est votée, imposant la stérilisation des schizophrènes, des épileptiques, des drogués, des hystériques, des aveugles, des malfamés de naissance, mais aussi des homosexuels.
· 1935, le paragraphe 175 est modifié, afin de permettre de punir également "l’intention homosexuelle".
· 1939, près de 25.000 personnes sont arrêtées, victimes de l’application de cette loi.
Les nazis ont ainsi mi-fin, en quelques années, à ce puissant mouvement homosexuel allemand, et lancé leur politique d’extermination.
"Le véritable danger de ces individus, véritable danger à éliminer,
car les dégénérés doivent être éliminés pour la pureté de la race."
Citation tirée du livre (Homosexualité et Droit Pénal) du Juriste nazi, Rudolf KLARE.

L’idéologie nazie est basée sur une échelle des valeurs des individus et d’une hiérarchie raciale ; mais aussi, de l’élimination des inférieurs : asociaux, parasites, indésirables.
Et là, HITLER parle de nous :
Les Homosexuel(le)s.

Le discours et les actes nazis peuvent offrir l’impression d’une duplicité : les malades doivent être rééduqués, soit dans un système étatique policier (prison, rééducation), soit dans un système concentrationnaire (camps de la mort lente).
La réalité est bien souvent fatale !
JP. JOECKER cite en 1981 les chiffres suivants :

835 homosexuels arrêtés en 1933
948 en 1934
5.321 en 1936
et 24.450 en 1939.
Le rapport de l’Eglise Protestante Allemande indique 220.000 victimes pour cause d’homosexualité.

Et, en France, que se passe-t-il ?

 01/09/39  · L’Allemagne envahit la Pologne.
· La France choisit la défensive derrière la ligne Maginot
 MAI 40  · Les troupes allemandes attaquent les Pays-Bas, la Belgique, puis la France.
· Dans l’Hexagone, c’est l’exode...
· Paris est occupé !
 16/06/40  · Philippe PETAIN est nommé Président du Conseil.
· L’Armistice est signée le 22 Juin
· La France vient de perdre la guerre...
 10/07/40  · Création d’un Etat Français : le Gouvernement de Vichy, dans la zone libre
· La France, alors, est coupée en deux :
o Le Nord est rattaché à la Belgique, occupée par les allemands,
et l’Est (l’Alsace) est intégrée au Grand Reich.
o Le Sud, lui, est devenu Zone Libre, jusqu’en Novembre 42.

Le Maréchal PETAIN veut redresser la France !
Il veut un Etat Hiérarchique et Autoritaire. Or, l’encadrement autoritaire de la population est renforcé par la volonté de purifier la société. Le mot est lâché :
PURIFICATION !

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Dès octobre 40, une loi est votée qui permet d’interner dans des Camps Spéciaux les étrangers de race juive !
Ainsi... avant même que l’Allemagne n’accentue sa pression et n’impose son programme de déportation massive, le Gouvernement de Vichy a, et de lui-même, ouvert des camps sur son territoire, et, édicté un statut en fonction des critères raciaux.
La politique de Vichy s’accentue en 1942, c’est le temps de la collaboration :
· Milice pour combattre les résistants
· Légion de volontaires français qui se batte aux côtés des nazis en Russie
· Multiplication d’initiatives, visant à l’arrestation, l’internement et la déportation des ces "anti-français".
Les rafles commencent.
PETAIN, sans aucun remord, fait le jeu des allemands. Les nazis n’en espéraient pas autant !!!
Avec un tel leitmotiv, redresser la France, au nom du Travail, de la Famille et de la Patrie, quelle place peut laisser le Gouvernement de Vichy aux homosexuel(le)s ?
AUCUNE...
Avec l’arrivée de PETAIN au pouvoir, une loi sur la répression des homosexuels fût votée en août 42.
Ainsi..., un homo risque de 6 mois à 3 ans de prison. Mais le Gouvernement de Vichy, en réalité, n’emprisonne pas les Pdés, mais les déportent vers les Camps de Concentration allemands. Et, de plus, c’est par la collaboration de la Police Française et de ses fichiers que la Gestapo allemande a pu arrêter, puis déporter les homosexuels. Arrivés dans ces fameux camps, les déportés découvraient, alors, qu’une hiérarchie était établie entre eux.
Les nazis les classaient en 4 groupes :
· adversaires politiques
· membres de races inférieures (juive, tzigane, ...)
· les criminels
· et les asociaux, tels que nous, les homosexuels...
C’est la catégorie la plus basse et la plus dégradante. De plus, le triangle rose était parfois 2 à 3 cm plus grand que les autres :
"Il fallait bien les reconnaître de loin, ces espèces de sacs à merde et autres canaques Pdés !"

La hiérarchisation des déportés, qui place les triangles roses parmi la plus basse caste du camp, a une conséquence tragique pour eux. En effet, les homos avaient les plus grandes difficultés à entretenir des relations avec les autres déportés. Ils n’arrivaient pas à être intégrés dans un "réseau de solidarité", à moins d’avoir des relations sexuelles avec les kapos (chefs de baraquement) ou les soldats ; et encore là, ça pouvait devenir très dangereux.
Appartenant donc à la plus basse caste du camp, les travaux les plus pénibles et les tortures les plus dégradantes et les plus douloureuses nous étaient réservés. Ils étaient aussi les cobayes préférés des nazis pour des expériences scientifiques : sur l’étude du paludisme, du typhus, de la stérilisation féminine, de la castration, ou encore des injections d’hormones synthétiques dans l’aine droite... afin d’obtenir, en principe, une inversion des tendances de l’individu !

Et, les lesbiennes dans tout ça ?
Selon l’idéologie nazie, la femme est d’abord celle qui procrée et, toujours selon eux, l’homosexualité féminine n’empêche pas d’atteindre cet objectif. Néanmoins, l’essence même de la femme allemande ne peut coexister avec le lesbianisme. Des lesbiennes moins nombreuses, des lesbiennes plus discrètes et surtout des lesbiennes qui mettent moins en péril la pureté du sang allemand. Voilà, les raisons qui expliquent que les nazis n’ont pas mené, comme ils l’ont fait, à l’égard des Pédés, une politique systématique d’extermination des gouines.
Mais, celles fichées n’ont pas échappé aux camps, où elles portaient le triangle noir des asociaux.

A la Libération, fin 44, les camps sont enfin libérés par les Alliés. La confusion y règne alors. Et, l’on reproduit, une fois, encore, les schéma nazi : hiérarchisant les déportés. On donne plus d’importance à un résistant qu’à un juif !!! Alors... Que dire des Pédés et des Gouines ?
Et, surtout, ne pas oublier que la fameuse loi pénalisant l’homosexualité est toujours d’actualité. Elle fût ratifiée par le Général De GAULLE le 08/02/45. Ainsi, les déportés du triangle rose risquaient la prison s’ils dévoilaient à la Libération la cause réelle de leur internement...
Et, que dire de l’homophobie si ancrée à l’époque !...

 1948  Les homos et les droits communs sont exclus de la réparation due aux victimes du nazisme.
 1960  L’amendement Muguet classe l’homosexualité comme un "fléau social", et donne au Gouvernement le droit de légiférer par décret, pour la combattre.
 1969  Le paragraphe 175 est aboli en Allemagne.
 1981  12 ans plus tard, François MITTERAND abroge la loi du 08/02/45, pénalisant l’homosexualité.
 1984  Plaque commémorative au Camp de Concentration de MATHAUSEN, en Allemagne.
 1985  Mémorial Officiel à Hambourg, en Allemagne.
 1987  Mémorial Officiel à Amsterdam et réparations financières dans tous les Pays-Bas.
 1990  Mémorial Officiel à Bologne, en Italie.

Il existe, aussi, un Mémorial à Londres, à Berlin et même en Australie, pour les Femmes et les Hommes au Triangle Rose. Encore, aujourd’hui, la Déportation des Homosexuel(le)s reste, en France, un sujet occulté, une mémoire confisquée.
Lors de la Journée du Souvenir, les associations de déportés - dont la "Fédération Nationale des Déportés, Internés, Résistants et Patriotes" - sont chargées de rendre hommage à ceux qui ont connu les Camps, mais refusent de reconnaître les homosexuels, malgré les protestations des associations gays et lesbiennes.

 1975  L’association G.L.H. de Paris tente de déposer une gerbe au Mémorial.
Expulsion immédiate par les Gardiens de la Paix.

La même situation se reproduit en 1984 à Paris, en 1985 à Besançon, ainsi que les années suivantes à Orléans, Nantes, Bordeaux.

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Depuis 1990, à Lille, les Gays et Lesbiennes sont encore et toujours refoulés à la Cérémonie et mis à l’écart derrière les barrières de policiers. On nous refuse encore et toujours ce droit à Liberté, à la Démocratie, à la Reconnaissance. On nous parque sur un bout de trottoir, on nous refuse le droit d’assister, en même temps que les officiels, à une cérémonie qui est pourtant aussi la nôtre. On nous rétorque qu’il n’y avait pas de déportés homosexuels français ; mais qu’ils le sont devenus, par la force des choses, dans les camps !!!
Voilà, les propos des anciens déportés à notre égard !!
Quand on voit leur comportement face aux associations homosexuelles, on serait tenté de rejoindre André GLUCKSMANN qui déclare :
"Si la haine entre les différentes catégories de déportés existe encore,
c’est la preuve que quelque chose demeure de la structure totalitaire qu’étaient les Camps de Concentration."

Les Associations Homosexuelles Françaises demandent simplement que l’on cite une fois le terme "Homosexuel(le)s" dans le texte, qu’elles puissent participer financièrement à la gerbe officielle, et qu’elles gardent leur signe distinctif "le triangle rose".
C’est peu de chose me direz-vous ?
Et pourtant, là est le problème ! Selon la F.N.D.I.R.P., les déportés homosexuels ne venaient pas de France.
Pourquoi ?
Parce que, pour toutes ces raisons évidentes, les Hommes au Triangle Rose et les Femmes au Triangle Noir, qui sont sortis, par quel miracle, vivants de ce cauchemar, se sont tus à la Libération de peur de se retrouver encore une fois enfermés, dans des cages.
Ainsi, contrairement à ce que déclarent les Associations de Déportés, la déportation homosexuelle a bien existé, y compris en France, il suffirait de pouvoir retrouver et consulter les fichiers de police de cette époque.
"C’est peut-être cela être homosexuel aujourd’hui, savoir qu’on est lié à un génocide, pour lequel nulle réparation n’est prévue."
Guy HOCQUENGHEM

À ce jour, il reste encore un Triangle Rose vivant. Il a plus de 80 ans. Il s’appelle Pierre SEEL, déporté alsacien, arrêté à 17 ans grâce à la police française.
Encore maintenant, il se bat pour être reconnu...

"Il faut dénoncer l’hypocrisie. La déportation d’homosexuels, durant la dernière guerre, est un fait historique.
Simplement, le régime de Vichy les a classés sous l’étiquette d’internés politiques...
Pourquoi aurions-nous une mémoire sélective ?"
Guy HASCOET
Secrétaire d’Etat
Ex Vice-Président du Conseil Régional du Nord/Pas-de-Calais

Ce dossier a pu être réalisé grâce à la très instructive brochure "Les triangles roses ou la mémoire interdite" des Flamands Roses de Lille, conçue en 1994 et réactualisée en l’an 2000 (PAF : 4,6€ + Port).
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Ne pas oublier non plus que l’exposition des "Triangles roses", réalisée par les Flamands Roses, n’arrête pas de tourner en France : Reims, Caen, Nantes, Paris, Montpellier, La Rochelle, Nancy, Seclin, Villeneuve d’Ascq et Lille. Elle est disponible au prix de 76€ + Port.