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Moi Pierre Seel, déporté homosexuel

dimanche 11 décembre 2005, par Les Flamands Roses

"Pour un plaisir, mille douleurs." Citation de François Villon (1463)

Cette phrase résume le destin tragique de cet homme marqué à jamais dans son cœur et dans son corps, par la cruauté nazie.
Pierre Seel se souvient...

"Les zazous étaient bien évidemment détestés des nazis qui, de l’autre côté du Rhin, avaient depuis longtemps décimé l’avant-garde culturelle allemande, interdit le jazz et tous les signes visibles d’une quelconque particularité comme autant de dégénérescences de la culture germanique et d’excentricités insolentes à l’égard de l’ordre nouveau. En tant que zazou, je bénéficiai donc d’un traitement de faveur."

Le destin de ce jeune dandy élégant et raffiné de 17 ans bascule un jour de 1939. Pierre Seel se fait voler sa montre par un inconnu dans un lieu de drague de Mulhouse. Il dépose, alors, une plainte au commissariat de la ville, qui la classe dans le fichier "homosexuel".

"Et surtout, comment imaginer que j’allais, à cause de cela, tomber dans les griffes des nazis ?"

À 18 ans, quelques mois après l’invasion de l’Allemagne en Alsace et en France, il se fait arrêter et déporter par la Gestapo, grâce aux fichiers de la police française. Sa famille ignorait tout de son homosexualité. Avec une douzaine d’homosexuels, Pierre Seel est arrêté, le 2 mai 41. Il subit, alors, des tortures inimaginables pendant près de 13 jours et 13 nuits, ininterrompus :

"Au début, nous parvînmes à résister à la souffrance. Mais après, ce ne fut plus possible. L’engrenage de violence s’accéléra. Excédés, par notre résistance, les SS commencèrent à arracher les ongles de certains d’entre nous. De rage, ils brisèrent les règles sur lesquelles nous étions agenouillés et s’en servirent pour nous violer. Nos intestins furent perforés. Le sang giclait de partout. J’ai encore dans les oreilles nos cris d’atroce douleur."

À l’aube du 13 mai 1941, il fut déporté au camp de concentration de Schirmeck, dans la vallée de la Bruche, à 30 km de Strasbourg. Pierre n’y porte pas le triangle rose, mais la barrette bleue, réservé aux religieux, du fait de son catholicisme et aux asociaux.

"Aucune des horreurs de Schirmeck ne me fut épargnée. Je devins rapidement un pantin désarticulé sous les hurlements des SS, attaché à exécuter toutes sortes d’ordres et de tâches épuisantes, dangereuses ou simplement ineptes."

Il n’y avait aucune solidarité pour les homosexuels, ils appartenaient à la caste la plus basse. Les détenus même entre eux les prenaient comme cible.
Un matin, alors que les prisonniers sont rassemblés dans la cour, Pierre Seel reconnaît son ami Jo, le garçon de 18 ans qui fut son premier amour.

"...ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer-blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu’il perde très vite connaissance. Depuis, il m’arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de 50 ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n’oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins..."

nous raconte-t-il les larmes aux yeux. Depuis cette époque, il a une peur bleue des chiens.

Après 6 mois de détention, en novembre 41, Pierre Seel est transféré dans le Reich Arbeitsdienst. Considéré citoyen allemand du fait de l’annexion de l’Alsace-Lorraine, il est ensuite incorporé de force dans l’armée allemande et envoyé au front en Yougoslavie et en Russie le 15 octobre 1942.

"Donc, la guerre à 18 ans et demi, et sous l’uniforme allemand... Servir dans la Wehrmacht a été par moment plus difficile moralement et physiquement que le camp de concentration. Il fallait tirer sur les alliés russes, et nous souffrions énormément du froid."

Pendant l’hiver 44, il déserte les rangs de l’armée allemande, en compagnie de son lieutenant et se rend aux Russes.

"Qu’allait-il advenir de moi ? Pour essayer de survivre dans cette nouvelle situation, il me fallait à nouveau changer d’identité. Qui étais-je ? Alsacien ? Français ? Allemand ? Etais-je traître ? Déporté ? Prisonnier ? Déserteur ? J’étais pour l’instant celui qui tentait d’échapper aux balles d’un conflit où je n’avais pas ma place... J’avais échappé à la torture de la Gestapo, à l’internement de Schirmeck, aux corps à corps de Croatie, aux bombes de Berlin et de Grèce, au mitraillage de Smolenck et aux rafales russes lors de ma désertion, et j’allais finir ainsi sous les balles russes, celles des libérateurs de la moitié de l’Europe, aussi absurdement ?..."

Hiver 44, recueilli par la Croix Rouge, rapatrié par train, Pierre Seel, au bord de l’épuisement mental et physique parcourut plus de 1.000 km, pour revenir en Alsace. Il fut inscrit sous le nom de Celle, originaire de Delles, territoire de Belfort, tant la tension française était forte.

"Cacher que j’étais alsacien ! Toujours ce camouflage, ces demi-véritées, cette obligation du secret."

7 août 45, il arriva enfin à Paris, il fut enrôlé comme secrétaire pour l’enregistrement de cette marée humaine, qui n’arrêtait pas de déferler de toute l’Europe. Pierre Seel rentra enfin en Alsace avec les tous derniers...

"...dans mon cas, il n’était pas question de tout dire (aux journalistes). Je commençais déjà à censurer mes souvenirs et je réalisais qu’en dépit de mes attentes, en dépit de tout ce que j’avais imaginé, de l’émotion du retour tant espéré, la vraie Libération, c’était pour les autres."

De retour à la vie civile, le cauchemar a continué : les années de honte, le mur de réprobation dressé devant lui, l’homosexualité inavouable, la décision de mener une existence "comme les autres", le mariage et la vie réglée.

"L’homosexualité était synonyme de honte et de péché mortel dans la société catholique et bourgeoise d’après-guerre."

Mais aussi, l’homosexualité en France a été pénalisée sous le gouvernement de Pétain en 1942, et re-pénalisé (article 331 du code pénal) à la Libération sous le régime du Général De Gaulle. En 1960, l’amendement Mirguet classe l’homosexualité "fléau social" et donne au gouvernement le droit de légiférer par décret pour la combattre. Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981 que les autorités françaises ont cessé de ficher les homosexuels.
Quant à l’Allemagne, le fameux paragraphe 175 du code pénal qui punissait l’homosexualité - à l’origine de l’arrestation de Pierre Seel - a été abrogé en 1969.

Pour tenter d’oublier son ami Jo et des penchants affectifs qui faisait de lui un paria vis-à-vis de la loi française, après 4 années de solitude, de chuchotements et du décès de sa mère, (la seule de la famille qui recueillit tous ses souvenirs), Pierre Seel décide de se marier avec une catholique et espagnole, le 30 septembre 1950.

"Tout se présentait bien. Mais pourquoi nous installâmes-nous à Mulhouse ? Et de surcroît dans la maison paternelle ? Rétrospectivement, je pense que ce fut là une grande erreur. Car non seulement je ne bougeai pas de mes murs d’enfance, mais nous couchions dans la chambre où ma mère était morte. Je suis aujourd’hui convaincu que j’aurais dû fonder mon foyer loin de l’Alsace, et n’inventer qu’à deux notre vie commune. J’aurais certainement ainsi rendu ma femme plus heureuse."

Devenu directeur de société, il restera marié pendant 28 ans et aura 4 enfants.

"Mais je n’ai jamais oublié ma vraie nature et mon ami Jo. Je pleurais chaque fois que je faisais l’amour à ma femme. Le spectre de Jo me hantait."

"Pendant 40 ans, j’ai vécu avec un mouchoir sur la bouche", avoue Pierre Seel.

Il aura fallu les attaques homophobes de l’évêque de Strasbourg à l’occasion d’une réunion de l’ILGA en 1982 pour qu’il sorte enfin du silence dans lequel il s’était emmuré. Il publie une lettre ouverte pour répondre aux propos offensants de l’évêque qui traitait les homosexuels "d’infirmes", s’exposant ainsi au regard de sa famille, à qui il avait toujours caché son amour des garçons.

Depuis, de commémoration en conférence et de pays en pays, Pierre Seel se bat pour la reconnaissance de la déportation des homosexuels par le régime nazi, et dénonce le traitement qu’ont subi les gays à la Libération, au même titre que les criminels : ils n’ont pu demander ni indemnisation ni reconnaissance, et se voyaient forcés de retrouver leur rang de clandestin dans la vie civile. Certains ont même été remis en prison pour leur vice.

Lorsque Pierre Seel voit les triangles roses fleuris, qu’il dépose en mémoire des victimes de la barbarie nazie, piétinés dans plusieurs villes du Nord de la France - ou Catherine Trautmann, ancien Ministre de la Culture, alors maire de Strasbourg, refuser de lui serrer la main lors d’une cérémonie - on comprend qu’il soit blessé à nouveau, et qu’il s’indigne.
Lors de ses récents voyages en Allemagne, Pierre Seel avoue avoir été bien mieux accueilli qu’en France.

"A Berlin, les autorités m’ont adressé leur pardon. Je n’éprouve pas de haine contre les Allemands. Ils sont plus sensibles aux dérapages fascistes que les Français - ce genre d’incident n’arrive pas là-bas."

Sachant qu’en Allemagne, fort d’une administration spéciale chargée de la lutte contre l’homosexualité, le nazisme engendrera 100.000 procédures et 45.000 condamnations pour "lubricité", "onanisme" et "actes contre-nature" - contre moins de 1.000 peines infligées en 1934.
Depuis son divorce et la parution de son livre, sa famille lui a tourné le dos.

"Je n’ai jamais vu mes petits-enfants", lâche-t-il, dépité. "Ça me fait mal, ça continue mon camp de concentration."

Après le divorce, sa femme a tout gardé, meubles, argent, ainsi que toutes les photos de son passé.

Et les agressions continuent...

Pierre Seel dénonce le climat d’homophobie qui continue à gangrener notre société. En sus des incidents qui marquent régulièrement les cérémonies françaises de commémoration auxquelles il prend part, il a été la victime d’agressions homophobes à plusieurs reprises : menaces de mort, croix gammées ou insultes peintes sur la porte de son appartement. On peut comprendre son désarroi lorsqu’on sait que les jeunes générations continuent à grandir dans un climat où l’homosexualité est occultée, que ce soit dans les livres d’histoire, dans la cour de l’école ou dans les familles.

Sait-on seulement que les homosexuels ont été dans les premières charrettes de déportation bien avant et dès la prise de pouvoir en Allemagne des nazis ? De la destruction de l’Institut pour la Recherche de la Sexualité de Magnus Hirschfeld en mai 1933 aux centaines d’assassinats (dont celui d’Ernst Roehm) qui ont marqué la Nuit des Longs Couteaux ? Des directives sanglantes de Himmler à la création du Département spécial pour la lutte contre l’homosexualité et l’avortement par les SS ? Des expériences médicales inhumaines tentées sur les détenus au déni de toute reconnaissance aux victimes homosexuelles après la Libération ?...
Autant de faits qui sont étonnamment absents des documents historiques, et qui sont un affront tant à la mémoire des dizaines de milliers d’homosexuels morts dans les camps qu’à celle des homosexuels d’aujourd’hui.

"C’est peut-être cela être homosexuel aujourd’hui, savoir qu’on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n’est prévue", a écrit Guy Hocquenghem.

Pierre Seel ne pourra jamais oublier l’horreur. Mais il a aujourd’hui retrouvé une certaine sérénité et une épaule sur laquelle se reposer. Depuis 12 ans, il vit avec son ami Éric, qui a créé un chenil à Toulouse. Le couple a même récemment fait l’acquisition d’un Rottweiler et d’un Berger belge.

"Pendant les quarante ans qui ont suivi la mort atroce de mon ami Jo, je n’ai pas osé toucher un chien", confie-t-il. "Mais grâce à mon ami, j’ai pu vaincre ma peur. Ma chienne Nina est aujourd’hui un bonheur quotidien."

Depuis la parution de ce livre magnifique, émouvant, bouleversant, qui vous apporte, à sa lecture, des larmes aux yeux, qui vous prend aux tripes, qui ne peux vous laisser de marbre...

Pierre Seel a renoué avec la deuxième génération, notamment sa nièce ; néanmoins, le reste de sa famille lui reproche toujours et encore ce qu’il a fait subir à ses proches, du fait de son homosexualité...

Et, pourtant, une lumière d’espoir brille dans la nuit pour tous et tous ces déportés homosexuel-les en Europe...

Le Bundestag, la chambre basse du Parlement allemand, s’est officiellement excusé le 7 décembre 2000 auprès des homosexuels persécutés sous le nazisme et encore condamnés par le code pénal allemand jusqu’en 1969.

"Le parlement est persuadé que l’honneur des victimes homosexuelles du nazisme doit être reconstruit et s’excuse des atteintes portées jusqu’en 1969 aux citoyens homosexuels dans leur dignité humaine, leur épanouissement et leur qualité de vie",

ont affirmé les députés dans une motion déposée par le parti social-démocrate (SPD) et les Verts au pouvoir, puis adoptée à l’unanimité. Le Parlement a également engagé le gouvernement à présenter un rapport sur l’indemnisation des victimes homosexuelles du nazisme. Entre 5 et 10.000 homosexuels ont connu les camps de concentration.

Néanmoins, malgré une circulaire établie par le Premier Ministre, Lionel Jospin, où il est demandé aux préfets d’indiquer aux associations homosexuelles qui ont manifesté le désir de participer aux cérémonies officielles et de déposer une gerbe "pour rendre hommage à leurs aînés" qu’elles "peuvent se joindre, comme tout citoyen, à l’hommage que la France rend chaque année aux victimes du nazisme, et les autoriser, le cas échéant, à déposer une gerbe de fleurs après les cérémonies officielles", il s’est avéré que dans certaines villes françaises (Lille, Montpellier, Nantes, Rouen), la réaction de la Préfecture et/ou de la Mairie a été encore plus négative que les autres années et que les associations ont ressenti une forte homophobie de leur part...

Biographie de Pierre Seel : "Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel" aux éditions Calmann-Lévy (1994).

Les Flamands Roses remercient Pierre Seel pour son amitié à leur encontre, de s’être déplacé sur Lille en 1995 et d’avoir participé à une émission radiophonique sur Homosapiens, ainsi que de nous avoir permis d’utiliser des extraits de son livre lors d’une interview téléphonique récente.